Une composition unique de Wayne Thiebaud aux enchères

À l’occasion de la vente Art Contemporain du 27 novembre prochain, Tajan célèbrera en parallèle le centenaire de deux artistes majeurs de l’art d’après-guerre : Pierre Soulages et Wayne Thiebaud. Dans ce cadre, nous aurons le privilège de disperser l’oeuvre Woman & Cosmetics, de l’artiste américain, acquise par le célèbre galeriste new-yorkais Allan Stone, qui l’a représenté pendant plus de quatre décennies, et est restée dans sa prestigieuse collection depuis 50 ans. 

Représentant une scène énigmatique et intemporelle, Woman & Cosmetics est un exemple rare et exceptionnel des portraits de Wayne Thiebaud. Exécutée en 1963-1966, cette toile illustre remarquablement la transition commencée par l'artiste en 1963, un an tout juste après sa première exposition personnelle à New York, à la Allan Stone Gallery, passant de préoccupations liées à l'imagerie de la société de consommation à la figure humaine.

L'attention portée à ce sujet était sans doute mue par le désir de Thiebaud de rompre avec les représentations de confiseries qui l’avaient fait ranger, à son corps défendant, parmi les artistes pop. Aux côtés d'autres peintres contemporains qui se sont penchés sur la question dans le courant des années soixante, notamment Alex Katz ou Phillip Pearlstein, Thiebaud a marqué les débuts du « nouveau réalisme » de l'art américain de cette époque. Bien que différentes de ses célèbres natures mortes, les toiles figuratives, qui ne constituent qu'une petite partie de son oeuvre mais ont toujours été un de ses centres d’intérêt majeur, illustrent parfaitement la gestuelle unique de l'artiste, tant dans leur frontalité que dans leur symétrie.

Woman & Cosmetics est une oeuvre qui revêt une importance particulière car, quoique structurée en deux parties distinctes, elle mêle et conjugue harmonieusement le style figuratif et la nature morte, créant ainsi une véritable féerie artistique. Composition à taille quasi-réelle, elle offre une vision surréaliste d'un buste de femme nue jaillissant d'une fenêtre donnant sur un intérieur gris glacial, devant un étal de produits cosmétiques en désordre. L'absence apparente d'articulation entre les deux parties est renforcée par le contour nettement délimité de la partie supérieure par rapport à la partie inférieure, qui, elle, semble s'étendre infiniment au-delà d'un cadre moins nettement circonscrit. La recherche de Thiebaud sur les questions formelles du plan et de la perspective s'étend également à la représentation du personnage qui se démarque de la bi-dimensionnalité du vide peint et dont le volume n'est restitué que par une nimbe de rouges fluorescents qui se teinte d'oranges, de jaunes, de verts et de bleus en traçant les contours.

Le vide peint qui enveloppe la femme, qui l'isole de son environnement immédiat dans une austérité clinique, lui confère un caractère qui confine à l'abstraction. Ce contexte non-narratif provient du désir de Thiebaud de peindre des personnages sans affect ni sentimentalisme. À la différence de la figuration narrative, l'artiste recherche le détachement total et positionne délibérément le modèle d'une manière qui ne fait apparaître l’action ou l’intention que de manière minimale. Comme il l’explique lui-même : « Il me semble que la plupart des gens dans les tableaux figuratifs ont de tout temps eu quelque chose à faire. Les personnages se tiennent debout, se battent, s'aiment, et ce qui m'intéresse vraiment c'est le personnage qui est sur le point de faire quelque chose, ou qui a fait quelque chose, ou qui ne fait rien, et, avec ce type d'élément centralisateur, j'essaie de comprendre ce qui peut être révélé non seulement aux gens, mais aussi à moi-même » (Wayne Thiebaud, entretien avec Dan Tooker, Art International 18, n°9, 15 novembre 1974, trad. de l'anglais). 

Vente Art Contemporain, mercredi 27 novembre 2019