ƒ PIERRE BONNARD (1867-1947)
La place Clichy, vers 1900
Huile sur carton contrecollé sur panneau parqueté
Signée en bas à droite
Oil on cardboard laid on cradled panel; signed lower right
52,5 X 67 CM • 20 3/4 X 26 3/8 IN.

  • Notes: PROVENANCE
    Vente, Paris, Palais Galliéra, 10 juin 1963, lot 12
    Paul Pétridès, Paris

    BIBLIOGRAPHIE
    J. et H. Dauberville, Bonnard, catalogue raisonné de l’Œuvre peint, 1940-47 et Supplément 1887-1939, Vol. IV, Editions Bernheim-Jeune, Paris : 1974, décrit et reproduit en noir et blanc sous le n°01809, p. 191

    "Elles [ses premières œuvres] sont souvent peintes sur carton ou sur bois. Elles montrent déjà la facture d'une puissante personnalité.
    Le trait y est acéré, et Bonnard est, à cette époque, un peintre "espiègle". Ses scènes de la rue portent la marque d'un humour empreint de joie de vivre : chevaux, chiens, vendeuses, marchandes des quatre-saisons, toute une jeunesse rieuse qui fourmille dans le quartier des Batignolles et jusqu'à la Place Clichy, tout est peint avec une gentillesse un peu moqueuse.
    Premières émotions artistiques d'un jeune peintre qui veut exprimer la gaieté de ce Paris 1900, animé, vivant, bon enfant.
    A l'opposé de Toulouse-Lautrec, tout, dans cette œuvre de jeunesse, est gentillesse, tendresse sans équivoque, et la vie y apparaît bonne à vivre.
    J. et H. Dauberville, Bonnard, catalogue raisonné de l’Œuvre peint, 1888-1905, Vol. I, Editions Bernheim-Jeune, Paris : 1974, pp. 36-37

    "Nul ne note plus finement l’aspect de la rue, les silhouettes passantes, la tache colorée vue à travers la fine brume parisienne."
    Gustave Geoffroy, in Pierre Bonnard, Le Journal, 8 janvier 1896, p. 1

    La Place Clichy témoigne du talent de Pierre Bonnard à capturer la vie urbaine de manière poétique en utilisant des couleurs vibrantes et une attention méticuleuse aux détails pour évoquer l'essence même de la vie parisienne à la Belle Époque. Peinte vers 1900, cette œuvre s’inscrit parmi les premières œuvres de Bonnard représentant une série de paysages urbains parisiens près de son appartement situé au pied de Montmartre, au 65 rue de Douai. La scène se déroule sur une place animée de Paris, la place Clichy, où le tumulte de la ville s'entremêle avec une atmosphère de sérénité. Contrairement à Camille Pissarro qui peignait depuis une fenêtre donnant sur la rue, Pierre Bonnard se positionne comme un participant actif à l’agitation de la vie parisienne. C’est ainsi qu’il choisit un nouveau point de vue : la rue. Grand marcheur du petit matin, Bonnard sillonne les rues de Paris, mais c’est probablement depuis la terrasse d’un café que le peintre a peint sur le motif. On connaît plusieurs tableaux de la célèbre place parisienne peints depuis la brasserie historique, Le Wepler, dont La Place Clichy (1912) conservé au Musée de Besançon.
    Écrivant sur Bonnard lors de l’exposition de 1948 au Museum of Modern Art à New York, John Rewald parlera de l’artiste en ces termes "Bonnard a entrepris de saisir dans son œuvre ce qu’aucun autre peintre de son temps n’avait observé : les petits incidents de la vie parisienne. Il descendit dans les rues et sur les places, observant avec le même intérêt les gens, les chevaux, les chiens et les arbres. Les larges avenues, les marchands ambulants et les cafés sur les trottoirs lui offrent leurs motifs complexes, leur agitation bruyante."1
    Le thème principal de notre œuvre est le spectacle humain. Au premier plan, des passantes légèrement recroquevillées cherchant à se protéger du froid s’avancent avec une apparente lenteur vers le spectateur tandis que d’autres s’enfoncent dans le tumulte de la place ou encore vers les rues adjacentes. Les différents plans de l’espace sont indiqués par le rapprochement ou l’éloignement des passants dont on ne voit plus que des silhouettes colorées dans le fond. Le tableau révèle également la fascination de Bonnard pour la vie quotidienne et l'observation minutieuse de la ville. Il utilise des teintes délicates de jaune, d’orangé et de vert pour capturer la lumière naturelle, ce qui donne à la scène une qualité ensoleillée contrastant avec les tenues hivernales des passantes. Usant de touches subtiles pour représenter les détails architecturaux des immeubles, des façades de magasins mais aussi des panneaux publicitaires, il crée ainsi une véritable immersion dans l'atmosphère de la Place de Clichy de l’époque.
    Cette scène urbaine date d’une période importante de la carrière de Bonnard marquée par une tension créative à l'intersection entre son intérêt croissant pour l'impressionnisme et ses réalisations Nabis. L'impressionnisme a influencé Bonnard dans sa représentation de la lumière et de la couleur, ce qui lui valut d’être considéré comme l’un des plus grands coloristes du XXe siècle aux côtés de son ami Henri Matisse. Comme les impressionnistes, il cherchait à capturer les effets de la lumière naturelle dans ses peintures. Si ses œuvres présentent des couleurs vives et des touches de pinceau rapides qui donnent une impression de spontanéité et de mouvement, caractéristiques du mouvement, Bonnard ne souhaitait pas rester dans l’ombre de ceux qu’il admirait. Sa démarche est plus poussée comme le maître le décrit lui-même "Quand mes amis et moi voulûmes poursuivre les recherches des impressionnistes et tenter de les développer, nous cherchâmes à les dépasser dans leurs impressions naturalistes de la couleur. L'art n'est pas la nature. Nous fûmes plus sévères pour la composition. Il y avait aussi beaucoup plus à tirer de la couleur comme moyen d'expression."2 En outre, des Nabis, dont Bonnard était l'un des chefs de file, on retrouve la déformation des formes et surtout l'importance accordée à la couleur.
    Bonnard a su développer son propre style qui combine les aspects de l'impressionnisme et du mouvement des Nabis dans des peintures à la fois lumineuses et colorées, tout en présentant des éléments abstraits et symboliques. L’évolution de son style au fil du temps, tout en conservant cette fusion artistique, fait de Pierre Bonnard l’un des artistes les plus importants de la période de transition entre le XIXe et le XXe siècle dont notre œuvre en est la parfaite illustration.
    1 Pierre Bonnard, cat.exp. The Museum of Modern Art, New York, 1948, pp. 25-26
    2 Nicholas Watkins. Bonnard (trad. de l'anglais), Phaidon Press, Londres : 1994, p. 61

    La Place Clichy demonstrates Pierre Bonnard's talent for capturing urban life in a poetic way, using vibrant colors and meticulous attention to detail to evoke the very essence of Parisian life during the Belle Époque. Painted around 1900, this is one of Bonnard's earliest works representing a series of Parisian cityscapes near his apartment at the foot of Montmartre, 65 rue de Douai. The scene takes place in a bustling Paris square, Place Clichy, where the hustle of the city intermingles with an atmosphere of serenity. Unlike Camille Pissarro, who painted from a window overlooking the street, Pierre Bonnard positioned himself as an active participant in the thrum of Parisian life. So he chose a new vantage point: the street. A great early-morning walker, Bonnard criss-crossed the streets of Paris, but it was probably from the terrace of a café that the painter created this motif. We know of several paintings of the famous Parisian square from the historic brasserie Le Wepler, including La Place Clichy (1912), now in the Musée de Besançon.
    Writing about Bonnard at the 1948 exhibition at the Museum of Modern Art in New York, John Rewald had this to say about the artist: "Bonnard set out to capture in his work what no other painter of his time had observed: the small incidents of Parisian life. He took to the streets and squares, observing people, horses, dogs and trees with equal interest. The wide avenues, hawkers and sidewalk cafés offered him their intricate patterns, their noisy bustle." 1
    The main theme of this painting is the human spectacle. In the foreground, slightly huddled passers-by, seeking to protect themselves from the cold, move with apparent slowness towards the viewer, while others sink into the commotion of the square or into the adjacent streets. The different planes of space are indicated by the approach or distance of the passers-by, whose colored silhouettes can only be seen in the background. The painting also reveals Bonnard's fascination with everyday life and his meticulous observation of the city. He uses delicate shades of yellow, orange and green to capture the natural light, giving the scene a sunny quality that contrasts with the wintry outfits of the passers-by. Using subtle touches to depict the architectural details of buildings, store fronts and billboards, he creates a truly immersive atmosphere in the Place de Clichy of the time.
    This urban scene dates from an important period in Bonnard's career, marked by a creative tension at the intersection between his growing interest in Impressionism and his achievements within the Nabis movement. Impressionism influenced Bonnard's depiction of light and color, which led him to be considered one of the greatest colorists of the twentieth century, alongside his friend Henri Matisse. Like the Impressionists, he sought to capture the effects of natural light in his paintings. While his works feature vivid colors and rapid brushstrokes that give an impression of spontaneity and movement, characteristic of the movement, Bonnard did not wish to remain in the shadow of those he admired. His approach was more advanced, and as the master himself described it: "When my friends and I decided to pick up the research of the Impressionists and try to take it further. We wanted to outshine them in their naturalistic impressions of color. Art is not Nature. We were stricter in composition. There was a lot more to be got out of color as a means of expression."2 The Nabis artists, of whom Bonnard was one of the leaders, are known for their distortion of form and— above all—their emphasis on color.
    Bonnard developed his own style, combining aspects of Impressionism and the Nabis movement in bright, colorful paintings with abstract and symbolic elements. The evolution of his style over time, while retaining this artistic fusion, makes Pierre Bonnard one of the most important artists of the transition period between the 19th and 20th centuries, of which this painting is an exemplary illustration.
    1 Pierre Bonnard, cat.exp. The Museum of Modern Art, New York, 1948, pp. 25-26
    2 Nicholas Watkins. Bonnard, Phaidon Press, Londres : 1994, p. 61

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