ƒ RAOUL DUFY (1877-1953)
LA CALÈCHE À FALAISE, VERS 1905
Huile sur toile
Signée du cachet de la signature en bas à gauche
Oil on canvas; stamped with the artist's signature lower left
78 X 64,5 CM • 30 3/4 X 25 3/8 IN.

  • Notes: Un certificat de Madame Fanny Guillon-Lafaille en date du 8 janvier 2014 sera remis à l'acquéreur.

    PROVENANCE
    Galerie Fanny Guillon-Lafaille, Paris
    Elvio del Sorbo, Toronto
    Vente, Sotheby's, 7 novembre 2013, n°224

    BIBLIOGRAPHIE
    Fanny Guillon-Lafaille, Catalogue Raisonné Raoul Dufy, Supplément II, en ligne (www.catalogue-raisonné-raoul-dufy.fr), reproduit et décrit sous le n°Ps-0021

    Chez Raoul Dufy, la nature n'est pas le cœur battant de l'œuvre, mais plutôt un décor enjoué, un prétexte à la couleur et à la légèreté. Il ne se contente jamais de la représenter dans sa forme la plus brute, et ses paysages ne sont presque jamais désertés ou figés. Bien au contraire, Dufy la réinvente, la transfigure à travers un regard sensible et stylisé. La Calèche à Falaise en offre une belle illustration. Sous les silhouettes élancées des arbres dénudés, une calèche glisse silencieusement sur un sentier tracé dans la neige. Si ce n'étaient les cercles rouges de ses roues, elle passerait presque inaperçue, l'habitacle noir se fond dans les maisons en arrière-plan, tandis que le cheval blanc se dissout dans la blancheur environnante. Ce sont les arbres qui dominent la composition. Leurs troncs minces, dressés dans la neige, parcourent toute la surface de la toile. Loin d'être figés, ils semblent animés, dansant au rythme d'un souffle invisible, leurs ramures nues se détachant sur un ciel gris. La scène ne se résume pas à un simple paysage hivernal : elle saisit un instant vibrant, une atmosphère animée par le mouvement et la lumière.
    Dufy a souvent tourné son attention vers les villes, non pour en restituer les aspects anecdotiques ou pittoresques, mais pour en capter l'essence. Dans La Calèche à Falaise, comme dans nombre de ses paysages urbains, il ne cherche pas une transcription fidèle à la réalité photographique. Il assemble plutôt des détails porteurs de sens, capables d'évoquer un lieu sans le décrire littéralement. Chaque élément, arbre, calèche, mur, silhouette, contribue à cette évocation synthétique et poétique.
    Dufy ne peut être qualifié de peintre réaliste. Bien qu'il s'appuie sur des formes identifiables, il leur attribue une charge symbolique tout en préservant leur vitalité. L'univers qu'il construit est unique, inclassable, animé par une sensibilité singulière. Au début de sa carrière, il subit l'influence de l'impressionnisme, mais rapidement, sa rencontre avec le fauvisme modifie profondément son approche. L'année 1905 constitue une date charnière dans l'histoire de l'art moderne, avec l'apparition du fauvisme, première rupture radicale du XXe siècle. Au Salon d'Automne, les toiles de Matisse, Derain ou Vlaminck, où la couleur s'affirme en aplats francs, arbitraires et non descriptifs, font scandale. C'est cette audace chromatique qui vaut au groupe le surnom de " fauves ", attribué par le critique Louis Vauxcelles. Raoul Dufy, encore attaché à une esthétique post-impressionniste, reçoit cette nouvelle syntaxe picturale comme une révélation. La découverte de Luxe, calme et volupté de Matisse agit comme un catalyseur : dès 1906, Dufy abandonne la modulation naturaliste au profit d'un langage où la couleur, libérée de toute fonction mimétique, devient structurante. Il s'approprie les principes fauves tout en y inscrivant sa propre sensibilité graphique, marquée par une clarté rythmique et une conception ornementale de l'espace. S'il ne prend pas part aux fondations du mouvement, il s'impose rapidement comme l'un de ses interprètes les plus singuliers - à la croisée du geste instinctif et de la construction formelle.
    Cette influence fauve se retrouve dans La Calèche à Falaise, où le rythme est donné par la répartition des troncs d'arbres, deux d'entre eux encadrent la scène, structurant l'espace en profondeur. À droite, un arbre déborde du cadre, occupant toute la hauteur de la toile et invitant le spectateur à pénétrer dans la composition. Cette organisation spatiale annonce l'évolution du peintre vers une construction plus stable, moins soumise à l'instantanéité. L'influence de Cézanne, puis du cubisme, se fait sentir à partir de cette période, et joue un rôle clé dans l'élaboration d'un style synthétique - graphique et coloré - que certains critiques ont qualifié de " sténographie ".
    Cette " sténographie " pourrait sembler plus aisément applicable à des sujets éloignés de la réalité, comme les natures mortes. Pourtant, Dufy parvient à l'appliquer à la représentation de la ville, sans jamais tomber dans un symbolisme figé ou abstrait. La Calèche à Falaise incarne cette réussite. L'œuvre ne verse pas dans la stérilisation décorative, cette tendance à privilégier l'ornemental au détriment du sens ou de la vitalité, si fréquente dans certaines formes d'art symboliste. Chez Dufy, chaque ville représentée garde sa fraîcheur, son unicité, sa vie propre. Les différences d'une œuvre à l'autre ne tiennent pas seulement au dessin, mais surtout à la couleur et à l'agencement des éléments. Ce style personnel, reconnaissable entre tous, s'avère pourtant d'une étonnante souplesse, capable d'infinies variations.
    Dans La Calèche à Falaise, la couleur naît de la profondeur. La touche, vive et nerveuse, abandonne les teintes sombres du premier plan pour se transformer en hachures lumineuses dans le lointain. Les ocres jaunes s'y mêlent aux terres de Sienne et aux verts. Les troncs, quant à eux, varient subtilement d'un arbre à l'autre : tantôt verdâtres, tantôt bleu-gris, puis violets ou rouille. En pleine période fauve, Dufy affirme ici son talent de coloriste dans une palette chaude et vibrante, avant qu'il ne se tourne vers un style plus linéaire, où le graphisme deviendra central.

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18 juin 2025 16:00 CEST
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